1
Je suis là. Devant moi, je vois des huttes de feuilles. Un homme me regarde. Il porte une sorte de jupe de raphia. Que fais-je là ? Je suis perdu. Comment vais-je communiquer ? Il me sourit. Il porte une chenille à sa bouche. De l’autre main, il m’en tend une. Je ne peux refuser. Cela ne se fait pas.
Ces premiers instants restent gravés dans mon esprit. Il y a déjà six mois que je suis là. Je ne comprends pas comment j’ai pu faire pour m’adapter si facilement. Je chasse au filet avec les hommes. Je ramasse des termites. Tout devrait me paraître étranger mais non. Et pourtant si ! Je les vois invoquer Edziengui, l’esprit de la forêt. Ils me parlent du likundu, l’esprit du mal qui ronge les corps. Je n’y comprends rien. Mon ancien monde me manque t-il ? Peut-être, peut-être pas. C’est bizarre. Je ne rêve pas d’automobile mais d’une bonne soupe, d’un bon saucisson ou d’un bon camembert.
Je sais que c’est fini. Ce monde a disparu pour moi ou, plutôt, j’ai disparu pour ce monde.
« Disparu pour ce monde. Disparu pour ce monde. C’est bien de toi, un tel rêve ». Gaston me regarde en rigolant. Il a bien raison.
2
Le 20 mai aurait dû être le dixième anniversaire de mon installation dans cet appartement aux couleurs tristes de la tour numéro trois. Mais je ne vais pas vivre ce dixième anniversaire parce qu’elle ne sera plus là, la tour numéro trois. On appelle cela la rénovation urbaine. Comment vais-je réagir ? Vais-je avoir une souffrance ? On me raconte que des personnes ne se remettent pas de la démolition de leur maison pour cause de nouvelle autoroute. Et moi, serais-je comme eux ou non ?
Je ne peux présager de l’avenir. Mais je crois que cela ne me fera ni chaud ni froid. Hier, Paul m’a demandé : « Et toi, la démolition de la tour, tu crois que cela va te perturber. C’est tout de même dur de voir disparaître un lieu où on a vécu aussi longtemps. N’est-ce pas une partie de soi qui part ? ».
En y repensant, je suis toujours étonné de la réponse que je lui ai faite : « Tu sais, moi, avant les tours, je vivais en Afrique où l’habitat en pisé est par nature temporaire et éphémère. Je crois que cela m’a marqué à jamais ».
3
Nager tous les matins du monde. Imaginer les bords du Gange sans eau. Cultiver des ignames près de la Sangha. Chanter le soir à Héraklion sur le port. Voyager dans sa tête en se souvenant du passé. Courir le matin après avoir nagé dans l’Amazone. Flâner dans les Ghâts. Secouer les cocotiers. Faire son beurre de coco seul sous les palmiers. Crier sa liberté.
4
Cher Luc,
Au seuil de ma vieillesse, je voyage maintenant dans ma tête en me souvenant du passé. Tu le sais, j’aimais nager tous les matins du monde. Je m’imagine encore aujourd’hui au bord du Gange ou en train de flâner dans les Ghâts. Je me revois courir le matin après avoir nagé dans l’Amazone.
Je me revois chanter le soir à Héraklion sur le port. Je sais ce que tu vas me dire : mais quand as-tu travaillé ? Je peux te le dire : voyager aujourd’hui, c’est crier ma liberté passée. Mais ne crois pas que je n’ai fait que flâner. J’ai cultivé des ignames près de la Sangha. J’ai secoué les cocotiers. Ne ris pas ! C’est vrai. J’ai fait mon beurre de coco seul sous les palmiers.
J’ai aimé cette vie, comme je le sais tu as aimé la tienne, celle de trader à New York.
Bien à toi,
Ton ami d’enfance
5
Je repense au film Manon des sources et à cette scène où la fontaine était vide, bien vide, annonçant la mort du village.
Vive, quatre lettres qui, pour moi, veulent dire tout simplement vivant. Vive la vie !
J’aimais le soir entendre le bruit de la pluie tombant sur les toits de bambous.
Le tableau de Courbet ne s’intitule t-il pas «L’origine du monde»? Me dit-elle d’un air pompeux. J’avais envie de lui dire : C’est qui Courbet ?
Il va falloir que je répare mon portail. A chaque jour, son problème matériel.
Comment ? Me dit-elle. Pourquoi ne fais-tu pas la cuisine comme ta mère ? Elle te l’a bien apprise pourtant.
L’écriture ou la vie. J’aime ce titre de Jorge Semprum. Mais pourquoi le ou ?
As-tu vu la tour de Pise ? Me dit-elle. Que vais-je lui répondre pensais-je. Je n’ai vu que les quatre tours de la Croix Lambert.
«Une maison sans fenêtre pour s’isoler du monde. C’était son rêve» Me dit-il.
J’aurais aimé qu’il disparaisse de ma vue. Mais il était bien là, à trente mètres, le bras levé pour me signifier de m’arrêter. Et dire que je n’avais pas attaché ma ceinture de sécurité. Mon budget PV va augmenter.